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Le sicilien

Lucas Blandinières

Lucas Blandinières rated 7/10

The Sicilian est un projet très ambitieux de la part de Michael Cimino, à la croisée de plusieurs mythes : un mélange entre le Robin des Bois politique et révolutionnaire, qui vole aux riches pour redonner aux pauvres, et l’héritage du Parrain II, avec sa Sicile minérale, corrompue, ses notions de famille, de rituel, de sacré, d’honneur et de transmission du pouvoir. Le film suit l’ascension de Salvatore Giuliano, figure militante et rebelle dans une Sicile écrasée par la misère et les inégalités, devenu tour à tour héros populaire, menace nationale, puis chef de fait. Son parcours est celui d’un idéaliste porté par des convictions humanistes, avant que le pouvoir, la violence et les compromis ne le transforment peu à peu en ce qu’il combattait. Sur le fond, le regard est réellement intéressant. Le film dépasse le simple contexte sicilien pour proposer une réflexion plus large sur l’engagement politique, les illusions révolutionnaires et les mécanismes universels du pouvoir. L’ivresse de l’autorité, l’orgueil, la reproduction des schémas répressifs, les rapports entre dominants et dominés, riches et pauvres, la notion même de propriété : tout converge vers l’idée que les régimes finissent par se ressembler, malgré leurs divergences idéologiques. Aucune entité n’est épargnée — Église, grands propriétaires, partis politiques, gouvernement — tous sont montrés sous un jour sombre, laissant le peuple seul face aux conséquences. La phrase de l’archevêque, « Nous n’avons eu qu’un seul sauveur et nous l’avons crucifié », résume parfaitement cette vision profondément pessimiste de l’humanité et de ses contradictions. Visuellement, le film offre de beaux moments. La mise en valeur de la ruralité sicilienne fonctionne très bien avec ses montagnes arides, les villages isolés, les processions religieuses ou les défilés militants. La grande parade communiste dans les montagnes, avec ses drapeaux rouges et ses chants partisans, est d’ailleurs l’une des séquences les plus marquantes du film. Le final lui aussi est fort : acceptation de la mort, trahison, retour au point de départ, avec cette idée glaçante que rien ne change jamais vraiment, comme le rappelle le duc. Certains personnages tirent leur épingle du jeu, notamment Don Masino, figure ambivalente et plutôt bien écrite. Son rapport à Giuliano est fascinant : admiration quasi filiale, reconnaissance de son aura, mais conscience intime qu’ils ne peuvent coexister. Giuliano incarne le progrès et menace directement l’ordre ancien dont Masino est l’un des piliers. En revanche, la forme accuse clairement le poids des années. Le rendu est assez daté, que ce soit dans le grain de l’image, les dialogues parfois un peu hors sol ou les interactions entre les personnages. L’incarnation manque souvent de profondeur : le jeu d’acteur, globalement correct, a mal vieilli et peine à donner une vraie ampleur aux personnages. Le choix de ne pas tourner en italien est aussi regrettable, car il nuit à la crédibilité et à l’identité culturelle du film, de fait les personnages ne paraissent jamais totalement siciliens. Certaines idées, comme la relation trouble entre Giuliano et la duchesse, avec le fantasme de violence sexuelle, semblent en plus maladroites et franchement dispensables. J’ai globalement apprécié l’œuvre pour la richesse de son propos et l’analyse politique qu’elle développe, ainsi que pour son environnement sicilien assez authentique et dépaysant. Mais sur le plan formel et humain, il lui manque une intensité, une incarnation et une justesse qui auraient pu en faire un grand film. Tel quel, il demeure intéressant, parfois puissant, mais un peu empêché par une mise en scène et des performances qui ont mal traversé le temps.

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