The Outrun” : un drame intense dans des paysages écossais à couper le souffle
Pour tourner le dos à une vie dissolue, une jeune femme revient sur son île natale. Nora Fingscheidt signe un film où irradient Saoirse Ronan et la nature sauvage.
Histoire d’une rédemption. Rona a quitté sa terre natale des îles Orcades, au nord de l’Écosse, pour échapper à un père fou, une mère trop douce, et l’ennui d’un bout du monde. Mais, dans le maelström de Londres, c’est un autre isolement qu’elle a trouvé à cause de l’alcool, de plus en plus d’alcool, qui enferme dans la violence et les lendemains nauséeux et honteux. De tentatives de désintoxication en rechutes de plus en plus avilissantes, Rona revient au point de départ à presque 30 ans, prête, enfin, à être emportée, lavée, par la beauté d’un archipel, sa faune et ses falaises battues par l’océan…
Une fille aux cheveux aussi bleus que ses yeux va renaître à la vie et cesser de fuir grâce la nature, le seul paradis qui ne soit pas artificiel : le sujet est aussi simple et clair que son traitement à l’écran est orageux, déstructuré, enivrant. Porté de A à Z par son interprète principale, Saoirse Ronan, à l’origine du projet, cette adaptation de L’Écart, de la journaliste naturaliste Amy Liptrot, confirme le talent, sauvage, de Nora Fingscheidt après le poignant Benni (2019). La réalisatrice allemande travaille le temps comme une glaise, joue entre un ici et maintenant venteux et sans limites et des flash-back où sa caméra tangue si bien pour rendre immersive l’ivresse de son héroïne.
Très noir et follement lumineux, ce voyage d’une femme au cœur de sa fragile guérison est, aussi, une plongée dans des paysages à couper le souffle, avec une utilisation ultra sensible du son. La magnifique Saoirse Ronan, tout en vertiges, épouse, petit à petit, ce panthéisme vivifiant. Rarement le bruit des vagues a autant compté dans un film.
Saoirse Ronan, dans “The Outrun” : “Je suis prête au grand saut dans l’inconnu”
Alcoolique en sevrage dans “The Outrun”, qu’elle coproduit, l’Américano-Irlandaise poursuit son beau parcours d’actrice. Avant d’accepter un rôle, elle mène l’enquête : cinéastes toxiques s’abstenir ! Prochaine étape : réalisatrice ?
Tout juste 30 ans, presque autant de films et pas le moindre signe de relâchement. Au contraire. Il est à peine plus de 8 heures du matin quand Saoirse Ronan nous parle au naturel depuis une chambre de Londres. Elle est sur le pont depuis les premières lueurs de l’aube, le ciel est clair et l’air léger, ils donnent envie de s’activer. L’actrice irlandaise de Brooklyn (John Crowley, 2015) s’exprime avec un débit endiablé, souple alliage d’exaltation et de sagesse. Dans la conversation surgissent les silhouettes de Greta Gerwig, qui lui a donné deux premiers rôles (dans Lady Bird en 2017, puis dans Les Filles du Dr March en 2019), de Wes Anderson, Joe Wright, Steve McQueen, les cinéastes qu’elle a inspirés et dont elle observe le travail avec application.
Elle ne parle déjà plus d’elle comme d’une actrice mais comme d’une réalisatrice en devenir. Elle apprend vite, voudrait apprendre plus vite encore. Depuis ses débuts, à 12 ans, et la première de ses quatre nominations aux Oscars pour l’adaptation d’un roman de Ian McEwan (Reviens-moi, de Joe Wright, d’après Expiation), elle dit qu’elle a toujours eu « le sens de la caméra ». Maintenant, elle veut le partager : « Il y a tellement de metteurs en scène qui ne savent pas parler aux comédiens. Moi, j’adore ça, j’ai envie de descendre dans les tranchées à leurs côtés. J’aime tant le cinéma et les plateaux ! »
À la manœuvre du début à la fin
Ceux qui l’enrôlent doivent savoir que Saoirse Ronan est une jeune femme inventive qui se donne sans compter mais exige beaucoup en retour. D’un film en préparation, elle veut absolument tout savoir. Et, d’abord, qui va la diriger. Partout où elle peut, elle mène l’enquête et multiplie les interrogations. Cette réalisatrice ou ce réalisateur détestent-ils les acteurs ? Savent-ils communiquer avec eux ? Sont-ils capables de les protéger en même temps qu’ils savent les mettre au défi ? Ont-ils une vision ? Savent-ils vraiment ce qu’ils font ? Sont-ils narcissiques ? Cette dernière question la fait rire. Bien sûr qu’elle l’a posée. « C’est tellement miraculeux de travailler avec une personne de qualité qui, en plus, brille dans son travail que ça vaut le coup de la rechercher avec entêtement. » Pas de temps à perdre, la carrière file mais elle est fragile. Il faut éviter les artistes flous et les personnalités toxiques. « Tout le monde se parle aujourd’hui. Les informations circulent. Ça doit être la même chose chez vous, non ? »
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r “The Outrun” : un drame intense dans des paysages écossais à couper le souffle
Pour son dernier film, The Outrun, où elle joue le rôle d’une jeune alcoolique en perdition, la fille de Dublin, née à New York, a dirigé la manœuvre du début à la fin, endossant avec enthousiasme la fonction de productrice. Elle a découvert l’histoire pendant le confinement de 2020 où elle lisait « de manière compulsive » avec son compagnon, l’acteur Jack Lowden. « Il m’a tendu le livre d’Amy Liptrot en me disant : “C’est ton prochain rôle !” Il avait vu juste. J’ai connu les ravages de l’addiction à travers le calvaire d’un proche et, pendant cette étrange période du Covid où chacun faisait intensément le point sur sa propre existence, je me suis sentie soudain prête à explorer ce sujet qui m’effrayait tant. »
Les rôles se sont inversés. Elle est devenue l’actrice auditionnant des cinéastes. Nombre d’entre eux lui semblaient timorés, intimidés par la forme accidentée et poétique du livre d’Amy Liptrot. C’est le tempérament téméraire de l’Allemande Nora Fingscheidt qui l’a séduite : « Elle a eu le courage de débarquer très loin de ses repères, sur les terres sauvages d’une île écossaise, et d’annoncer qu’elle nous ferait improviser les scènes avec des acteurs amateurs et que nous construirions le film en direct, au fil des jours. Je lui ai fait confiance et me suis entièrement livrée. »
On ne se remet pas facilement d’une addiction. Même quand c’est celle d’un proche, elle nous atteint.
Pour rester dans son personnage, Saoirse Ronan n’a pas cherché à se regarder à l’écran pendant le tournage, mais elle a ensuite supervisé le montage, essayant de tenir en respect son ego de star. « Je pense être capable de m’oublier », dit-elle. Le rôle la remuait. Elle s’est sentie galvanisée par la possibilité d’adopter elle-même le point de vue de l’alcoolique, de le vivre dans sa chair après en avoir souffert. « On ne se remet pas facilement d’une addiction, dit-elle. Même quand c’est celle d’un proche, elle nous atteint. La colère, la frustration, la confusion sont immenses. Il faut faire un véritable travail de deuil, ce film m’y a aidée et il a aussi bénéficié de mon expérience. » Son interprétation est d’autant plus viscérale que l’actrice qui a grandi dans un minuscule village irlandais s’est sentie libérée par le décor rude et épique de l’Écosse du Nord et par la langue qu’elle y parlait : « Un mélange d’accents irlandais, écossais et anglais qui m’ont ramenée là d’où je viens et ont rendu l’expérience plus intime et plus profonde encore. »
Mes parents m’ont appris à ne pas me laisser griser par le succès et les rêves.
La diaphane Saoirse se réjouit d’être aujourd’hui une des rares actrices irlandaises à triompher à Hollywood, là où les hommes du pays taillent la route avec aisance (« Pierce Brosnan, Brendan Gleeson, Colin Farrell, Gabriel Byrne, Cillian Murphy… Vous en voulez d’autres ? »). La fierté est d’autant plus affirmée que le parcours a commencé avant sa naissance et qu’il a longtemps été pénible et précaire. Ses deux parents voulaient faire carrière dans l’art dramatique. Ils ont dû quitter, dans les années 1980, l’Irlande, qui ne leur offrait rien, pour les États-Unis où ils ont vécu sans papiers et enchaîné les petits boulots, le père dans les bars et sur les chantiers de construction, la mère comme assistante maternelle. Après la naissance de Saoirse, leur fille unique, ils sont retournés en Irlande et sont restés « extraordinairement unis ». Paul Ronan a enchaîné les petits rôles jusqu’à ce jour mais jamais connu le succès. « Ma mère l’a soutenu quand il était recalé lors des auditions ou quand il jouait dans des théâtres de poche. Ils sont toujours restés lucides et m’ont appris à ne pas me laisser griser par le succès et les rêves… »
L’ascension de leur fille peut sembler fulgurante, mais les têtes ne tournent pas, les pas sont comptés. L’apprentissage se poursuit avec un sérieux de tous les instants, en regardant, par cycles, les œuvres de maîtres, David Lean, Steven Spielberg ou Robert Altman dont Saoirse Ronan voudrait apprivoiser le style. « Je suis prête au grand saut dans l’inconnu, dit-elle. Depuis mon rôle dans Marie Stuart, reine d’Écosse [Josie Rourke, 2018], je me sens capable de m’abandonner émotionnellement à un rôle tout en ayant conscience des instruments dont je me sers. » L’évolution de l’actrice, dit-elle, reflète celle de la femme : « L’âge me rend à la fois plus sage et plus avide de découvertes. »
Depuis sa révélation dans Reviens-moi de Joe Wright à l’âge de seulement 13 ans, Saoirse Ronan s’affirme comme une actrice d’une incroyable intelligence et sensibilité. De Lovely Bones à Lady Bird en passant par The Grand Budapest Hotel et Brooklyn, elle impressionne par ses choix et sa maturité. Avec The Outrun de Nora Fingscheidt, basé sur le livre autobiographique d’Amy Liptrot, elle franchit encore un cap, et s’investit en tant que productrice dans ce drame intime autour du combat d’une femme contre ses démons intérieurs. En salles le 2 octobre.
TEMPÊTE SOUS UN CRÂNE
Rona a bientôt 30 ans, et doit reprendre sa vie à zéro. Après avoir sombré dans l’alcoolisme lors de sa vie étudiante à Londres, elle décide de retourner à ses racines, auprès de sa famille, sur les îles reculées des Orcades en Ecosse. Entre sa mère religieuse et son père bipolaire, difficile de trouver un équilibre déjà précaire. Cette balance, qui semble tanguer au rythme de l’océan déchaîné de la région, confirme la merveilleuse ambition du film : traduire par la matérialité de l’image une aventure mentale.
Dans sa première séquence, The Outrun transforme le temps d’un raccord un baiser dans une boîte de nuit en séquence sous-marine. Rona est littéralement noyée dans l’alcool, ralentie par ce flottement dans le liquide, avant que cet onirisme ne revienne à une triste réalité, à grands coups de cris et de caméra à l’épaule violente.
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Le meilleur rôle de Saoirse Ronan ? Peut-être
Pour être clair, la mise en scène de Nora Fingscheidt (Benni, Impardonnable) n’est pas toujours des plus subtiles, en particulier lorsque la voix-off de sa protagoniste envahit son montage. Mais c’est bien son flux d’images et de temporalités qui emporte tel un tourbillon au lyrisme revendiqué.
Dans cette vie d’excès, d’addiction et de traumatismes, la réalisatrice filme avant tout une spirale destructrice, un trop-plein aux allures monstrueuses, qui dévore Rona dans la honte et le regret. Alors que le passé et le présent se mêlent, il suffit parfois d’une coupe pour refléter toute la cruauté de ses souvenirs, que Saoirse Ronan sublime par le lâcher-prise de sa performance et son incandescence.
LA MORT OU L’EXIL
The Outrun pourrait se complaire dans un exercice de style arty, mais la caméra n’oublie jamais que sa comédienne est son centre de gravité. A la manière des blasons en poésie, le cadre n’hésite pas à s’approcher de son corps, à segmenter dans des gros plans sa bouche, ses yeux, ses mains pour transposer ses sensations.
A plusieurs reprises, la narration joue avec l’idée de superposition, de porosité entre les environnements et les matières, tandis que la psyché tourmentée de l’héroïne s’imprègne en nous. Par la force brute de son dispositif, Nora Fingscheidt déploie son film sur la notion de connectivité, en particulier dans la relation que Rona se met à tisser avec la nature qui l’entoure.
Face à la meeeeer
Alors qu’elle s’amuse à manipuler les éléments comme une cheffe d’orchestre, le romantisme des panoramas écossais symbolise autant la petitesse du personnage dans ce monde que la nécessité de sa solitude. C’est dans ces moments, à l’écoute du vent, de la mer, de la pluie ou de la végétation que le long-métrage est le plus beau. On pense à Caspar Friedrich dans cette immensité presque inquiétante, surtout lorsque Rona part s’installer sur l’île isolée de Papay. Dans une scène absolument somptueuse, on la voit danser dans la petite maison qu’elle a louée de sa fenêtre, entourée par un imposant voile d’obscurité.
Face à l’injustice du cosmos, ou son indifférence, il reste encore l’acceptation de notre insignifiance, et l’acceptation de nos erreurs. Dans cette introspection toute cinématographique, The Outrun doit beaucoup à l’investissement de Saoirse Ronan. Sans doute est-ce dû à sa place de productrice, mais son interprétation semble en parfaite osmose avec le projet de Nora Fingscheidt, qui nous donne envie de la suivre jusqu’au bout du monde.
La journaliste et autrice anglaise Amy Liptrot a publié en 2016 un livre autobiographique, The Outrun (l’Ecart en VF), où elle racontait son alcoolisme sévère et son sevrage sous la forme composite d’un récit entremêlant l’évocation des nuits de biture à Londres et la rude épreuve d’une sortie de l’addiction par l’isolement volontaire sur une île au large de l’Ecosse, Papay, une des plus éloignée de l’archipel des Orcades. Filmer cette histoire, c’est prendre le risque de transmuer les accents authentiques du récit confession en festivals de gestes et grimaces titubant sur un plancher poisseux jonché de phrases pâteuses. C’était sans compter l’investissement d’une comédienne hors pair, Saoirse Ronan, qui coproduit le film, et l’indéniable habileté d’une réalisatrice allemande passée d’un court métrage primé à Berlin à la direction d’une fiction Netflix avec Sandra Bullock (The Unforgivable en 2021). Amy Liptrot est elle-même créditée à la coécriture du scénario.
Le film raconte moins une histoire qu’il ne compose avec la météorologie tourmentée de l’existence de Rona, le personnage principal, que l’on voit au présent se débattre avec des petits boulots dont elle peine à comprendre le sens, temps morne que vient fracturer le souvenir des sorties en club à Londres dans l’exaltation de la musique et des shots avalés à la chaîne jusqu’à tomber. Mais cette intensité brûle, jusqu’au couple qu’elle forme avec un jeune homme qui ne peut plus la suivre dans ses chevauchées à corps perdu en direction du coma éthylique. Tout le reste n’est que réparation de ce qui s’est effondré, l’hébétude déprimée d’une gueule de bois sans fin et sans adjuvant qui serait la vie normale.
Tout le film varie autour de l’alternative taraudante entre se cramer ou s’emmerder, comme si c’était l’un ou l’autre et rien d’autre au milieu ou à escompter. Il faut des heures sous la tempête infernale au bord des falaises, à lentement assécher toutes les réserves possibles d’ennui et de déprime pour, traversant plusieurs épaisseurs de magma visqueux, se défaire des anciennes peaux, muer favorablement. Car The Outrun élabore de nombreux échos entre la situation de Rona et les enjeux de préservation de l’habitat naturel d’espèces menacées, oiseaux (le roi caille au chant particulier de crécelle) ou mammifères (les colonies de phoques proches des côtes de l’île). Le personnage dans son inadaptation existentielle évolue aussi comme si, spécimen unique risquant l’extinction, elle trouvait le moyen de s’adapter à un milieu humain, à la fois social et sensible, qui ne paraissait pas naturellement être le sien. Passant ainsi sans cesse du réalisme de la «rehab» à la rêverie naturaliste, le film gagne une ampleur imprévue, très littéraire et soudain très littérale, par la beauté du jeu de Saoirse Ronan et l’âpreté folle des Orcades.
Titre The Outrun
Genre Drame
Réalisateur Nora Fingscheidt
Sortie 2024
Durée 1h58
Musique John Gürtler
Scénario Nora Fingscheidt
Pays Grande-Bretagne - Allemagne
SYNOPSIS
Lassée de sa vie dissolue à Londres, une jeune femme espère s'offrir un nouveau souffle en trouvant refuge sur l'archipel écossais où elle a grandi.
CASTING
Saoirse Ronan Rona
Paapa Essiedu Daynin
Stephen Dillane Andrew
Saskia Reeves Annie
Nabil Elouahabi Samir
Izuka Hoyle Gloria
Lauren Lyle Julie
Tony Hamilton Gary