Small Things Like These repose beaucoup sur l’interprétation de Cillian Murphy, une nouvelle fois magistral en homme mutique et moralement atterré. Tout passe par les silences, les regards, les rituels, les attitudes. La mise en scène l’a parfaitement compris : rythme lent, peu de dialogues, une caméra qui observe et laisse affleurer ce déchirement intérieur constant. Murphy incarne un homme profondément bon, peut-être trop pour le monde dans lequel il évolue. Père et mari aimant, patron juste et humain, attentif aux autres, mais longtemps incapable d’agir face à l’injustice.
Car Bill est aussi un homme qui s’est tu. Toute sa vie, il a détourné le regard, accepté l’ordre établi, fermé les yeux sur ce qu’il pressentait. La découverte progressive de la réalité des blanchisseries de la Madeleine agit comme un électrochoc, réveillant un passé traumatique enfoui. Ce passé, fait de silences et de non-dits, le rattrape et le force à agir, au risque de bouleverser l’équilibre de son foyer, de s’opposer à la communauté et surtout au pouvoir omniprésent de l’Église.
Face à lui, Emily Watson est glaçante en mère supérieure, incarnation d’une autorité religieuse froide, rigide et assez inhumaine. Le film installe une Irlande austère et désabusée, écrasée par l’influence de l’Église catholique : une lumière blafarde qui peine à percer, une atmosphère étouffante, une photographie superbe qui renforce cette sensation d’enfermement.
Le film n’est pas le premier à évoquer les horreurs des blanchisseries de la Madeleine, The Magdalene Sisters l’avait fait frontalement il y a plus de vingt ans, mais Small Things Like These adopte un point de vue différent : celui de l’extérieur. Celui des habitants, des commerçants, des familles, qui savent plus ou moins mais choisissent de se taire. Le film parle autant des crimes que de l’aveuglement collectif et de l’impunité permise par le poids de l’institution religieuse. Dans un contexte où les révélations sur les exactions de l’Église se multiplient, le propos reste malheureusement très actuel.
La dimension historique se mêle au parcours intime de Bill, lui-même fils d’une fille-mère rejetée par sa communauté, recueillie par une riche bienfaitrice. Le film ponctue le récit de flashbacks doux-amers : une enfance matériellement protégée, mais baignée d’une atmosphère trouble, brumeuse, jamais totalement rassurante. Ces souvenirs restent volontairement flous, parfois presque insaisissables, comme si le film refusait toute certitude.
La violence, elle, est presque entièrement suggérée. Cris étouffés, bruits du labeur, regards terrorisés des jeunes filles : le hors-champ est constant. Fidèle à son personnage, le film refuse toute démonstration spectaculaire. L’acte final de Bill, pourtant courageux et moralement fort, est traité avec une sobriété presque frustrante : pas de grand discours, pas de confrontation explosive, pas de punition exemplaire. Il agit simplement, parce que sa conscience ne lui laisse plus le choix. On aimerait presque que Cillian redevienne Tommy Shelby et fasse tomber quelques têtes mais cette retenue rend finalement le film plus juste, plus proche de la réalité.
Le film traite le silence face à une violence systémique, et il choisit logiquement de le raconter dans le silence. Frustrant par moments sans doute, mais profondément cohérent, sensible et magnifiquement incarné.