Comédie dramatique • de René Clément • France • 1954 • 1h40 • Avec Gérard Philipe, Valerie Hobson et Natasha Parry.
André Ripois, un Français installé à Londres depuis peu, a épousé la riche Catherine. Séducteur impénitent, il aime passer ses journées à flâner dans la capitale britannique en quête d'aventures amoureuses. Au cours d'un séjour à la campagne, il essaie de séduire Patricia, une amie de son épouse. Catherine, fatiguée des infidélités d'André, part pour Edimbourg pour y préparer leur divorce. En son absence, Ripois invite Patricia à dîner. Pour la conquérir, il invente un jeu subtil : il lui raconte sa vie et, surtout, ses différents échecs sentimentaux afin de lui prouver qu'il n'a jamais connu l'amour avant leur rencontre...
André Ripois, Français fixé à Londres, a épousé une jeune femme riche, Catherine. Pour séduire Patricia, une amie de sa femme, il lui raconte la vie agitée et peu recommandable qu'il a menée jusqu'à son mariage.
L'adaptation du roman de Louis Hémon (l'auteur de Maria Chapdelaine) était prévue pour une version en langue anglaise. Elle fut remaniée après le choix de Gérard Philipe pour le rôle-titre. Mais René Clément refusa le doublage des interprètes anglais, qui s'exprimèrent donc dans leur langue ou dans un français teinté d'accent. Ripois, exilé au Royaume-Uni, s'insère avec une grande vérité de comportement dans un monde où il est étranger et où il va se faire une place en séduisant des femmes de diverses conditions. Certaines scènes où Gérard Philipe, à bout de ressources, erre dans Londres, ont été tournées avec une caméra cachée. Ce film est l'un des meilleurs de René Clément. Le ton du récit, avec ses retours en arrière, est subtilement ambigu. On ne sait jamais si Ripois ment ou s'il est sincère ; on n'a que sa version des faits et l'interprétation admirable de Gérard Philipe est à la mesure de cette ambiguïté. René Clément a fait passer son propre univers d'auteur : le secret caché sous la vérité ou le mensonge des apparences, l'homme prisonnier de lui-même et déterminé par les forces obscures de son propre destin.
TÉLÉRAMA • Publié le 04 décembre 2009.
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Il est des films qui, à les revoir, rebattent les cartes. Et effacent les idées reçues. C’est le cas de Monsieur Ripois (1954), longtemps invisible, de nouveau en salles depuis le 8 juin.
On a longtemps cru – parce que les futurs cinéastes de la Nouvelle Vague nous l’ont seriné – que les cinéastes des années 1950 étaient des lourdauds hors sol, prisonniers de studios qui asphyxiaient ce qui leur restait de talent.
Pas René Clément, en tout cas : toute sa carrière (même dans les années 1970 où il alignait des polars esthétisants, style Le Passager de la pluie ou La Course du lièvre à travers les champs), il a privilégié les extérieurs. Dans La Bataille du rail (1946), bien sûr, évocation lyrique du combat des cheminots pendant la Résistance. Et aussi dans Au-delà des grilles (1949), l’histoire d’une idylle, menacée par une fillette maladivement jalouse, d’un Français (Jean Gabin) et d’une Italienne (Isa Miranda).
C’est évident dans Monsieur Ripois. Quelques années avant Godard, Truffaut et Rivette, il filme, en caméra cachée, Gérard Philipe déambulant dans les rues de Londres. Personne avant lui n’avait osé le faire. Et peu après lui le réussiront aussi bien. Autre idée forte : dans son film, il associe, comme le feront Louis Malle et Miles Davis dans Ascenseur pour l’échafaud, la dérive de son héros avec des stridences de jazz, signées Roman Vlad…
L’homme-bourreau
Tiré du roman de Louis Hémon (Monsieur Ripois et la Némésis), le film, que rendent encore plus caustique les dialogues de Raymond Queneau, raconte l’histoire d’un Français égaré dans un Londres hostile. Il y flâne, y travaille, y drague, y râle, y vagabonde, y donne, sous un pseudo ronflant, des cours de littérature française (mais une de ses élèves, vite amoureuse, le piège avec Mallarmé qu’il ne connaît pas…). Bref, c’est un étranger dans tous les sens du terme, y compris dans celui qu’entendait Albert Camus dans son roman. Un insensible. Un presque monstre humain.
Un séducteur, lui ? Oui. Un don Juan ? Non. Car Ripois ne semble s’accrocher aux femmes que parce qu’il les attire. Il est vrai qu’il les attire parce qu’il leur échappe. Dans La Femme et le Pantin, déjà, Pierre Louÿs avait bien montré l’enfermement infernal, l’emprise d’un être sur un autre. Mais, chez lui – classiquement, si l’on ose écrire –, c’était l’homme la victime-jouet dont usait et abusait une femme-bourreau. Clément et Queneau inversent plaisamment les rôles : Ripois devient l’homme de désir. Et celles qui souhaitent le garder – le posséder – deviennent ses victimes. Et des pantins…
C’est un bien étrange personnage que cet homme perpétuellement en fuite : devant celles à qui il plaît, devant lui qui s’aime trop et mal, devant ce que les autres attendent, devant ce qu’il n’obtiendra jamais. Pour reprendre une terminologie à la mode – ce qui prouve à quel point le film reste moderne –, il pourrait être qualifié d’« asexuel » : quelqu’un attiré par un être sur un plan esthétique et pas forcément sensuel. Mais aussi un « aromantique », puisqu’il ressent peu ou pas de préférence sentimentale… À chaque instant – surtout lorsqu’il s’abaisse pour conquérir celle qu’il prend, une fois encore, pour la femme de sa vie –, on ne sait s’il est sincère ou s’il joue. Et ce personnage qui, sans lui, ne serait qu’odieux devient, soudain, un symbole. Un archétype. Une sorte de masque souriant et impénétrable. Presque effrayant.
La face cachée de Gérard Philipe
On fête, cette année, le centenaire de la naissance de Gérard Philipe, ce comédien-météore (il meurt à 36 ans, le 25 novembre 1959). Durant sa courte vie, sa popularité sera mondiale : on le célèbre en Amérique, on l’idolâtre en URSS, où Le Rouge et le Noir, de Claude Autant-Lara, fait un carton… Au théâtre, il est ce « prince en Avignon » qui, sous la direction de Jean Vilar, ressuscite l’enthousiasme : la jeunesse, sous ses traits, redécouvre Rodrigue, Perdican, Lorenzaccio… Au cinéma, il caracole dans Fanfan la Tulipe, bouleverse dans L’Idiot, étincelle dans La Chartreuse de Parme… Avec Monsieur Ripois, René Clément le fait évoluer vers l’équivoque, l’incertain, le clair-obscur… C’est que le réalisateur a toujours aimé les beaux jeunes gens, impérieux et fragiles : des Rastignac nés trop tard, et donc perdus dans un monde sans démesure. Dans son univers tourmenté, l’héritier de Gérard Philipe sera Alain Delon : le Ripley féroce de Plein Soleil (1960). Et son double dérisoire : le petit mec viril, sûr de lui, des Félins (1964), piégé par un duo de femmes (dont Jane Fonda en Lolita amoureuse… ou pas !) et par une villa méditerranéenne noire et blanche, tout en passages secrets et en miroirs sans tain…
TÉLÉRAMA • Par Pierre Murat • Publié le 11 juin 2022.